« La Compagnie Hyde » : les premiers chapitres

En guise d’aperçu du roman, voici les cinq premiers chapitres de « La Compagnie Hyde ».

1

Trystian Kupetsky, la quarantaine bien entamée, poussa de toutes ses forces la plaque métallique qui scellait le conduit puant où il se trouvait. Le couvercle de fer rebondit sur la route et s’immobilisa. Trystian, vêtements poisseux et visage crasseux, s’extirpa des égouts et rampa sur le sol bétonné. Il se redressa en hoquetant et s’élança.

Sans s’arrêter, il descendit la rue en courant. Il regarda rapidement autour de lui avant de tourner à droite et de foncer de plus belle. La respiration saccadée, il risqua un coup d’œil par-dessus son épaule. Il déglutit péniblement. Deux silhouettes sortaient à leur tour des égouts.

— Putain, putain, putain, souffla Trystian.

Avec un parfait synchronisme, les deux hommes tournèrent la tête dans sa direction et se lancèrent aussitôt à sa poursuite.

Leur proie continua sa course et aperçut une ruelle, sur sa gauche. Il s’y enfonça sans ralentir et enjamba des poubelles renversées. Les cris de ses poursuivants résonnèrent dans la petite rue qu’il venait d’emprunter, et le son de leurs pas évoqua à Trystian des loups dont les griffes racleraient le sol. Il poussa un gémissement et secoua la tête.

Ce n’était pas le moment de penser à des trucs pareils !

Il essaya de chasser les prédateurs de son esprit, mais l’image de loups dévorant un agneau s’imposa à lui. Il sentit sa gorge se nouer et tenta de se retenir de pleurer.

En vain.

Derrière lui, les pas se rapprochaient. Il s’efforça de ne pas ralentir, mais il ne courait pas assez vite. Il se demandait à quelle distance se trouvaient ses assaillants, et n’eut pas l’occasion de se poser la question plus longtemps.

Scritch !

Il sentit des ongles acérés lui lacérer le dos. Déchirer son costume et sa peau. Il hurla. Sa vue se troubla et se couvrit d’un voile rouge. Le sang pulsait dans ses tempes. La frayeur déclencha en lui une poussée d’adrénaline inattendue. Sans s’en rendre tout à fait compte, il accéléra.

Il prit plusieurs virages à l’instinct, la peur embrumant son esprit. Il tenta de forcer sur ses muscles autant qu’il le pouvait. Il ne devait pas ralentir. Mais l’effet de l’adrénaline touchait à sa fin. Déjà, l’afflux d’énergie commençait à s’estomper. Trystian sut alors qu’il n’avait fait que retarder l’inévitable.

Ses poursuivants poussaient à présent des grognements qui n’avaient rien d’humain. Un frisson lui parcourut l’échine, comme si une main glacée lui raclait les os.

Ces types ne s’arrêteraient jamais. Pourquoi continuer à lutter ? Cette question se mit à tourner en boucle dans son esprit. Pourquoi lutter ? Pourquoi lutter ? Pourquoi…

Il tenta de résister quelques instants à cette idée, mais ne parvint pas à la repousser.

Arrête de lutter, se dit-il.

Il céda à l’épuisement et s’écroula.

2

Engoncé dans un sac de couchage crasseux, Gabriel ouvrit les yeux. Un hurlement venait de le réveiller. Il se redressa brusquement et faillit faire s’écrouler la fragile construction en carton de récupération sous laquelle il dormait. Le jeune labrador qui se trouvait à ses pieds se dressa et gronda. Gabriel tenta de réveiller Victor, un SDF rencontré récemment et qui partageait pour ce soir sa demeure de fortune. Il n’obtint qu’un grognement en guise de réponse.

Tant pis. Si ce mec veut dormir, c’est ses oignons, se dit Gabriel.

Il se leva et fit signe à son chien, aux aguets, de l’accompagner. L’animal à ses côtés, il s’approcha de la source des hurlements. Il aperçut un homme en train de se débattre, agressé par deux types aux allures étranges qui griffaient et mordaient leur victime jusqu’au sang.

Gabriel jeta un coup d’œil à son jeune labrador, et le comportement de ce dernier le surprit. L’animal ne grognait pas, ni ne montrait les crocs. Les oreilles rabattues, le chien geignit doucement.

Gabriel fit un pas vers les deux agresseurs.

— Hé ! J’ai appelé les flics, cassez-vous !

Il bluffait, mais c’était un truc qui marchait souvent.

Pas cette fois-ci.

Les deux hommes semblèrent aussi sensibles à cet avertissement qu’un politique de droite à l’avis de la population. Ils ne prirent même pas la peine de lever les yeux vers Gabriel.

— Merde, dit ce dernier à voix basse.

Il fixa le chien et lui montra les deux hommes.

— Attaque ! Allez, Attaque !

Le labrador lança un regard suppliant à son maître et resta immobile. Gabriel réitéra son ordre, et l’animal consentit enfin à obéir.

Le chien s’approcha lentement des deux hommes, toujours occupés à griffer et mordre leur victime, dont les hurlements étaient de plus en plus stridents. L’animal aboya à plusieurs reprises et mordit le mollet de l’un des deux agresseurs, qui se retourna et le fixa intensément. Le labrador tenta de soutenir ce regard, mais céda et glapit. Il détala et passa en trombe devant son maître sans s’arrêter.

Gabriel regarda le chien rejoindre son baraquement de fortune, et avança vers les deux types.

— Barrez-vous ! Putain, barrez-vous !

Les hurlements de l’homme agressé faiblissaient.

Alors qu’il cherchait sur le sol de quoi attaquer ces deux salopards, Gabriel entendit un crissement de pneus. Il se retourna et vit une voiture noire s’engager dans la rue en dérapant. Le véhicule s’arrêta à tout juste deux mètres de lui et une femme d’une trentaine d’années en sortit rapidement. Elle portait une combinaison en cuir rouge sombre très moulante, et fonça vers les deux agresseurs toujours penchés sur leur victime.

Surpris, Gabriel resta figé un bref instant. Il se décida à suivre la femme. Il la vit porter la main à sa ceinture, ouvrir machinalement un petit holster, et en extirper un étrange pistolet aux formes arrondies. Un truc qui ne ressemblait à aucun modèle de sa connaissance.

— Qui… Qui êtes-vous ? fit Gabriel.

— Ne restez pas là, répondit la femme sans s’arrêter.

Elle n’était plus qu’à un mètre des deux types, et Gabriel la vit pointer son arme sur le crâne de celui de droite, toujours occupé à mordre sa victime, dont les hurlements s’étaient mués en gémissements presque inaudibles.

— Regardez-moi, saloperies !

Les deux agresseurs se tournèrent vers la femme et grognèrent.

À cause de la distance qui le séparait de la scène, Gabriel ne s’était rendu compte de rien, mais maintenant qu’il était plus proche, il ne pouvait s’empêcher de remarquer l’étrangeté des yeux de ces types. Ils étaient entièrement noirs, comme s’ils n’étaient constitués que d’une pupille gigantesque, dilatée. L’espace d’un instant, il se demanda quelle drogue ces types avaient bien pu s’envoyer.

La femme arma son pistolet et pressa la détente. Le canon cracha une flamme qui sembla presque verte à Gabriel. Le crâne de l’agresseur situé à droite vola en éclats, faisant gicler sang, morceaux d’os et matière grise poisseuse. Gabriel poussa un cri de surprise et fixa la femme, qui était à présent en train de braquer son arme sur le second agresseur.

— Putain de merde, putain de merde, putain de merde, fit Gabriel.

Bon Dieu, qu’est-ce qui se passait ? D’abord cette agression aberrante, deux mecs en train de mordre et de griffer quelqu’un, deux types aux yeux plus que flippants et qui se comportaient comme des bêtes sauvages… Et maintenant, cette nana qui sortait de nulle part et flinguait à tout va. Gabriel se sentait paumé et éprouvait un certain sentiment d’irréalité. Il resta figé et ne put que contempler la suite de la scène.

Au sol, la victime mordue et lacérée, recouverte de sang et de morceaux de cervelle, poussait de légers râles.

— Je vous ai demandé de partir, dit la femme à Gabriel.

Le type que tenait la femme en joue observa la dépouille de son compagnon, grogna, et se redressa. Il lâcha enfin sa victime, qui se recroquevilla sur elle-même en position fœtale. La femme posa le canon de son arme contre le front du deuxième agresseur. Elle le regarda droit dans l’immensité de ses rétines.

— Tu es au courant de quelque chose ?

L’autre ne répondit rien et se contenta de soutenir son regard, tandis que ses doigts aux longs ongles pointus remuaient frénétiquement, comme s’ils étaient doués d’une vie propre et désireux de se jeter sur cette femme.

— Tu sais que tu ne m’es d’aucune utilité si tu ne parles pas ?

Gabriel était toujours aussi perdu. Il avait perçu cette femme comme un sauveur potentiel, mais se demandait à présent si elle n’était pas plus barge encore que les deux tarés qu’elle affrontait.

— Que… Qu’est-ce que vous foutez, bordel ? fit-il d’une voix étranglée.

— Bon Dieu, vous n’écoutez rien ? Je vous ai dit de vous tirer, répondit-elle en lui lançant un très bref coup d’œil.

Gabriel voulut dire quelque chose, mais la victime, au sol, attira son attention.

Bon Dieu, qu’est-ce qu’ils lui ont fait ? se demanda-t-il.

La femme suivit le regard de Gabriel, qui comprit à cet instant qu’il l’avait malgré lui poussée à commettre une erreur. À cause de lui, elle avait fait preuve d’un instant d’inattention. Le type qu’elle tenait en joue se rua sur la femme en poussant un cri dont l’inhumanité déstabilisa Gabriel. La violence du choc projeta la femme au sol, et l’autre se jeta sur elle. Il lui enserra le cou en hurlant.

Elle tenta de braquer son arme sur son agresseur, mais il la frappa au poignet avec une force telle que le pistolet lui échappa. Il rebondit sur le sol et s’arrêta plusieurs mètres plus loin.

L’être au regard si noir resserra encore un peu plus son étreinte autour du cou de la femme et entrouvrit la bouche en se penchant vers elle. Leurs visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Elle hoqueta, visiblement écœurée par la puanteur de l’haleine de son assaillant.

Gabriel assistait à la scène sans pouvoir faire le moindre geste. Il ne savait que faire, et était incapable de bouger.

Il vit la femme saisir les mains du type et tenter lui faire lâcher prise. Mais son ennemi la dominait. Et il semblait bien décidé à la faire souffrir.

Gabriel sentit ses doigts tressauter.

Bordel, allez, allez, allez ! Fais quelque chose, fais quelque chose, merde ! se dit-il.

Il regarda autour de lui et se concentra sur le sol, qu’il parcourut des yeux. Il aperçut enfin le pistolet, luisant à peine à la lueur des vieux lampadaires aux ampoules en fin de vie, et se hâta de le ramasser.

Il se rapprocha à pas vifs de la femme et de l’étrangleur. Il arma le pistolet, visa, et tira. La détonation retentit dans la rue et fit gémir l’homme ensanglanté, toujours recroquevillé et tremblant. Mais la balle manqua son but.

La femme se débattait. Elle tenta encore une fois de s’extraire à  l’étreinte mortelle de son agresseur, sans succès. Elle ouvrit la bouche avec un air horrifié, et Gabriel poussa un juron. Il arma de nouveau le pistolet et s’approcha davantage. Cette fois-ci, il ne fallait pas qu’il rate sa cible. Il visa plus longuement. Il pressa de nouveau la détente et la détonation et le flash du coup de feu lui firent fermer les yeux un bref instant.

Cette fois, il avait fait mouche. La balle toucha l’assaillant au flanc et le projeta sur la droite. Le type plaqua ses mains sur sa blessure en gémissant. Il poussa un grognement qui se transforma en un hurlement bestial.

La femme se releva et se frotta la gorge en toussant. Elle jeta un regard mauvais à son agresseur blessé et se dirigea vers Gabriel.

— Vous avez été long à la détente, lui dit-elle. Mais une fois lancé, vous assurez.

Gabriel la fixa sans rien dire. Il ne savait pas si cette fille plaisantait ou non.

— Rendez-moi cette arme, lui dit-elle, la main tendue.

Gabriel était sur le point de lui donner le pistolet mais ses yeux s’attardèrent sur la main de la femme, et il retint son geste. Il secoua la tête. La femme inspira profondément. Gabriel sentait qu’elle allait lui hurler dessus. Il écarquilla alors les yeux.

— Merde !

Il fit un pas en avant et repoussa la femme. Il arma de nouveau le pistolet, avec précipitation, et le brandit devant lui. L’homme sur lequel il avait tiré se relevait et les fixait tous deux avec un sourire mauvais.

Gabriel tira mais manqua sa cible.

J’assure, hein ? se dit-il. Mon cul !

Le type courut vers Gabriel à une vitesse que ce dernier trouva ahurissante pour quelqu’un qui venait d’être aussi grièvement blessé.

— Nom de Dieu !

Gabriel arma de nouveau le pistolet et jeta un bref coup d’œil à la femme, qui sembla comprendre son interrogation.

— Il y a encore des balles ! Tirez, putain !

Il s’exécuta et fit feu, manquant de nouveau sa cible.

— Putain !

Il se crispa en voyant l’homme, tout proche, bondir vers lui. Gabriel se jeta sur le sol pour l’éviter.

C’est dingue, c’est dingue, c’est dingue, se dit-il.

Tout allait si vite qu’il ne réfléchissait pas à ses actes. Il fit juste ce qui lui semblait le plus naturel sur le moment. Il se mit sur le dos, écarta les jambes, tendit le pistolet à bout de bras, s’efforça de ne pas bouger, ferma un œil, visa aussi vite et aussi efficacement qu’il le pouvait, et pressa la détente.

Cette fois, c’était la bonne. Il toucha sa cible de plein fouet à la gorge et le type tourna sur lui-même. Sa blessure projeta un geyser de sang qui dessina un cercle rouge carmin dans les airs. L’homme s’écroula aux pieds de Gabriel et des spasmes secouèrent son corps. Gabriel se releva et observa celui sur qui il venait de tirer.

Il le fixa. Longuement.

Une main se posa sur son épaule et le fit sursauter.

C’était la femme, qui tendait de nouveau la main pour qu’il lui rende son arme. Elle posait sur lui un regard dont il ne savait pas s’il était reconnaissant ou chargé de reproches.

— Je crois que vous pouvez me rendre cette arme, maintenant, dit-elle.

Aux pieds de Gabriel, l’homme qu’il venait d’abattre convulsait toujours. Elle fixa le type au sol pendant quelques instants, puis reprit :

— Je crois…

— Je crois que c’est à moi de finir ce que j’ai commencé, la coupa Gabriel.

Il arma le chien du pistolet et pointa l’arme sur le crâne du type.

Il pressa une dernière fois la détente.

3

Mona tendit de nouveau la main, et fit un petit signe de tête au SDF qui venait de faire feu. Mais il ne semblait pas la voir. Il ne parvenait visiblement pas à quitter des yeux le corps qui se trouvait à ses pieds. Elle n’avait aucun mal à comprendre ce qu’il devait éprouver.

Merde, ce mec venait de tuer quelqu’un, et n’avait sans doute jamais ne serait-ce qu’imaginé sérieusement devoir commettre un jour un acte pareil. Elle se demandait ce qui avait bien pu jeter cet homme dans la rue, mais dans le contexte économique de Silfort, la mégalopole pourrie où ils vivaient, elle savait pertinemment que l’on pouvait tout perdre du jour au lendemain.

Tout perdre…

Elle secoua lentement la tête et s’efforça de penser à autre chose. Elle vit que les doigts de l’homme se relâchaient. Le pistolet commença à glisser. Sans brusquerie, elle prit l’arme avant qu’elle ne tombe. Au contact de sa main, le SDF sembla sortir de ses pensées. Il posa les yeux sur elle puis sur le pistolet qu’elle rangeait dans son holster.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas rendu mon arme ? dit-elle.

L’homme resta silencieux. Elle soupira et désigna le cadavre devant lequel il se tenait, immobile.

— Si vous m’aviez donné ce flingue quand je vous l’ai demandé, vous n’auriez jamais eu à faire ça.

Il ne répondait toujours pas, et Mona commença à s’impatienter. Elle n’était compréhensive que jusqu’à un certain point. Ce type amorphe commençait sérieusement à lui courir sur le système. Elle s’apprêta à le secouer, et il dût s’en apercevoir, car enfin, il parla :

— Si je vous l’avais rendue, on y serait restés, dit-il.

Elle fronça les sourcils et lui saisit le bras.

— Croyez-moi, je sais très bien ce que je fais.

— Sans doute, mais…, dit-il en désignant les mains de la femme.

Elle baissa les yeux et vit que ses mains tremblaient.

Non, c’est impossible, se dit-elle. C’est forcément à cause de…

La sonnerie de son téléphone retentit et la tira de ses pensées. Elle s’éloigna du SDF et décrocha, tandis que ce dernier contemplait de nouveau sa triste œuvre Elle le vit secouer la tête et s’éloigner en faisant un vague signe de la main.

— J’ai rien à foutre ici, je vous laisse… dit-il.

Elle était sur le point de lui répondre, mais ce qu’elle entendit à l’autre bout du fil attira toute son attention. Elle écouta, tout en regardant le SDF s’en aller.

— Mais ça ne fait même pas deux jours que Laura est… commença-t-elle, sa main se crispant légèrement sur le téléphone portable.

Elle écouta la réponse de son interlocuteur et hocha la tête comme à regrets.

— Bon… C’est vous qui décidez. Mais je tiens à ce que vous sachiez que je ne…

Elle s’arrêta et leva les yeux au ciel. Elle prit une profonde inspiration.

— Très bien, très bien ! Je vais le faire…

Elle raccrocha en faisant claquer bruyamment le clapet de son téléphone et fixa l’homme qui s’éloignait. Il était sur le point de s’engager dans une étroite ruelle, à sa droite.

— Et merde…, dit-elle à voix basse.

Elle passa un rapide coup de fil aux pompiers pour leur signaler la présence d’un blessé, et dit à ce dernier, toujours recroquevillé, d’attendre les secours. Elle courut vers sa voiture, sauta à l’intérieur et mit le contact. Elle roula à faible allure, jusqu’à rejoindre le SDF. Arrivée à son niveau, elle baissa la vitre passager et l’interpela.

— Hé, vous ne m’avez pas dit votre nom. Moi, c’est Mona.

— Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? répondit-il sans même la regarder.

— J’aimerais juste mettre un nom sur celui qui m’a tiré d’affaire, lança-t-elle.

— Gabriel. Mais vous auriez pu me demander ça tout à l’heure. Vous voulez quoi ?

— Montez, il faut à tout prix que je vous parle de quelque chose.

Elle se doutait bien qu’après ce qui venait de se passer, il n’avait certainement aucune envie de la suivre. Ce que ce type avait vécu ce soir avait dû l’ébranler au plus haut point. Il n’avait sans doute aucune envie de continuer dans cette voie. Mais il fallait qu’elle essaie. On le lui avait ordonné.

— Écoutez… Si vous venez avec moi, je pourrais vous expliquer beaucoup de choses sur ce qui s’est passé ce soir, reprit-elle.

— Ce qui s’est passé ici ? Je vais vous le dire, moi, ce qui s’est passé. On est tombés sur deux types camés jusqu’à l’os qui voulaient faire la peau à un pauvre mec. On a réglé leur compte à ces fils de pute, mais je ne vais pas rester là à attendre de me faire chopper par les flics. On a buté deux mecs ce soir, ça ne vous fait rien ?

— Montez, et je vous expliquerai tout.

— Non, ça ira, répondit-il en pressant le pas.

Mona lui lança un regard noir et donna un grand coup d’accélérateur. La voiture bondit et se retrouva immédiatement au niveau de Gabriel.

— J’ai dit : foutez-moi la paix !

— Je vous l’ai demandé poliment. Ne m’obligez pas à faire ça, le prévint-elle.

— A faire quoi ? Si vous voulez me buter comme ce connard, là-bas, allez-y ! dit-il en continuant sa route.

Elle freina et sortit de son véhicule.

— Stop ! cria-t-elle à Gabriel.

Il l’ignora et ne ralentit pas.

Mona sortit son arme et tira en l’air. Gabriel tressaillit et s’arrêta enfin. Il se retourna, l’air consterné.

— Qu’est-ce qui vous prend, putain ? Vous voulez quoi ?

Elle pointa son arme droit sur lui et se rapprocha lentement.

Ce connard n’est pas le seul à avoir passé une sale soirée, se dit-elle.

— Vous croyez que ça ne dépend que de moi ? Si c’était le cas, ça fait un moment que je vous aurais laissé filer. Seulement, je dois rendre des comptes à quelqu’un. Et ce quelqu’un tient absolument à vous parler.

— À me parler ? Et comment il me connaîtrait ? Tout ce que vous me racontez n’a aucun putain de sens.

Mona s’humecta les lèvres et réfléchit. Elle se demandait ce qu’elle pouvait révéler à ce type sans que ça ne l’effraie. Elle hocha légèrement la tête.

Allez, on va bien voir sa réaction, se dit-elle, et elle lui montra l’un des boutons de sa veste.

— Voilà comment il vous a vu.

Gabriel la regarda en entrouvrant légèrement la bouche, se demandant visiblement où elle voulait en venir.

Bon Dieu, qu’il dise oui, et qu’on en finisse, se dit Mona.

— Si j’accepte de parler à ce type, vous me foutrez la paix ?

— Y’a des chances.

Gabriel soupira et regarda ailleurs un instant.

Allez, un « oui », c’est tout ce que je demande, se dit Mona.

— OK, j’imagine que j’ai pas le choix, finit par lâcher le SDF.

De sa main libre, Mona sortit son téléphone. Elle pressa une touche et porta l’appareil à son oreille. Quelques secondes s’écoulèrent, puis on lui répondit. Elle fixa Gabriel droit dans les yeux tout en parlant.

— Vous avez toute son attention… Je vous le passe, dit-elle avant de tendre le téléphone à Gabriel.

Il ne réagit pas tout de suite et Mona lui fourra le téléphone dans les mains.

— Maintenant, vous allez écouter ce qu’il a à vous dire, ou je vais devenir franchement désagréable.

4

Gabriel fusilla Mona du regard. Il porta malgré tout le combiné à son oreille, secoua la tête, et se lança :

— Ouais ?

La voix qu’il entendit à l’autre bout du fil était celle d’un homme d’âge mûr. Une voix un peu rauque, caractéristique de quelqu’un ayant clairement abusé du tabac.

— Nous vous avons observé lors de votre intervention de ce soir, Monsieur, dit la voix.

Gabriel allait demander comment, et réalisa soudain pourquoi la Mona lui avait montré l’un des boutons de sa veste. Il se rapprocha de Mona et vit que le bouton en question n’était pas en métal, mais en verre. En regardant bien, il constata que l’objet avait une apparence similaire à celle d’un minuscule objectif de caméra vidéo.

Mona lui lança un regard qu’il jugea méprisant. Puis elle fit quelques pas en direction de sa voiture.

— OK, vous m’avez observé, dit Gabriel. Super…. Et vous êtes quoi, au juste ? Big Brother ?

— Pas vraiment. Vous avez fait preuve d’une impressionnante maîtrise de vous-même ce soir, vous le savez ?

— Des junkies, depuis quelque temps, j’ai l’habitude d’en croiser.

— Ce que je vais vous dire va sûrement vous sembler très vague, et vous allez sans doute me prendre pour un fou, mais écoutez-moi. Et s’il vous plaît, quand j’en aurai fini, écoutez-la. Si elle vous convainc, je vous en dirai davantage, plus tard. Tout ce que je peux vous révéler pour l’instant, c’est que vous correspondez à un profil rare. Vraiment. Il n’existe que très peu de personnes capables de faire face au surnaturel comme vous l’avez fait.

De faire face au surnaturel ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? se dit Gabriel.

— Vous avez raison sur un point : vous êtes complètement taré, dit Gabriel en raccrochant au nez de son interlocuteur.

Il esquissa un sourire et releva la tête. Mona attendait. Elle  l’observait, appuyée contre le capot de sa voiture. Gabriel se dirigea vers elle d’un pas décidé et lui lança le téléphone. Elle l’attrapa au vol et ouvrit la bouche, mais Gabriel ne lui laissa pas le temps de prononcer le moindre mot.

— C’est quoi, tous ces délires ? Hein ? C’est quoi, toutes ces conneries ?

— Que vous a-t-il expliqué ?

— Que dalle ! Que des conneries. Un putain de délire sur le surnaturel, des merdes dans ce goût-là.

— C’est tout ce qu’il a dit ?

— Il m’a dit d’en parler avec vous. Et que je devais vous écouter. Mais vous savez quoi ? J’en ai rien à foutre de tout ça !

Gabriel s’éloigna et sentit Mona le retenir par le bras. Il se dégagea aussitôt. Lorsqu’elle insista, il la repoussa avec force et pressa le pas.

— Attendez ! Vous ne comprenez pas ! lui cria-t-elle.

— Oh si, j’ai compris l’essentiel ! Vous et votre pote, vous êtes soit des tarés, soit des petits plaisantins ! Dans tous les cas, j’ai pas de temps à perdre avec vos conneries. C’est la dernière fois que je vous le répète : foutez-moi la paix !

Gabriel tourna dans la première rue qu’il croisa. Il sentait le regard de Mona sur lui. Il savait qu’elle ne le quittait pas des yeux, et l’entendit jurer. Quelques instants s’écoulèrent, et il entendit démarrer le moteur de la voiture de Mona. Elle le faisait carrément rugir.

Bon Dieu de merde, elle me foutra jamais la paix ? se dit Gabriel en soufflant.

Elle l’avait rejoint. Il entendait le ronronnement du moteur mais se contenta de l’ignorer purement et simplement. Si tout ce qu’il avait dit n’avait pas suffi à convaincre cette Mona de le laisser en paix, il ne voyait pas ce qu’il pouvait faire de plus.

Il perçut le bruit de la vitre électrique de la voiture qui  s’abaissait.

— Je vous assure que tout ce qu’on vous a dit au téléphone est vrai. Suivez-moi et je vous le prouverai.

— Non.

Mona ne répondit rien, et l’espace d’un instant, Gabriel crut qu’elle allait enfin renoncer.

— Montez, et je vous paie un repas, dit-elle simplement.

Gabriel marqua une pause et s’arrêta enfin. Au vu de sa situation actuelle, à faire la manche tous les jours et à ravaler sa fierté dès qu’il croisait le regard d’un passant lui donnant quelques centimes, refuser un repas était un luxe qu’il ne pouvait pas se permettre. De plus, il était à présent convaincu qu’elle ne le laisserait pas filer aussi facilement.

— D’accord… Mais pas un fast-food.

— Deal.

Gabriel contourna la voiture tandis que Mona lui ouvrait la portière, et il prit place sur le siège passager.

— Ouvrez la boîte à gants, lui dit-elle.

Gabriel hésita un instant puis s’exécuta et lança un regard interrogateur à Mona. Elle lui montra une bouteille en aluminium brossé, qu’il prit et lui tendit. Elle en dévissa le bouchon et pressa sur le vaporisateur qui se trouvait au sommet, les aspergeant chacun à deux reprises d’un parfum douceâtre évoquant l’odeur de roses séchées. Elle lui rendit la bouteille, qu’il rangea où il l’avait trouvée.

— C’était quoi, ça ? dit Gabriel en désignant la fiole.

— Une protection. Dès qu’on tue une goule, son cadavre se désagrège au bout d’une vingtaine de minutes, mais on se retrouve avec l’odeur de sa mort collée aux fringues.

— Je sens rien de spécial.

— Les humains ne le peuvent pas. Mais les goules le sentent à plusieurs centaines de mètres à la ronde. Si jamais une de leurs petites copines avait envie de se venger, elle n’aurait aucun mal à nous retrouver. Elle n’aurait qu’à nous pister à l’odeur.

— Charmant, dit Gabriel, qui préféra faire comme s’il ne l’avait pas entendue lui parler de goules comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.

De longues secondes s’écoulèrent sans que personne ne parle, et Gabriel se sentit gêné par ce silence.

— Alors, on va bouffer où ? reprit-il.

— Je connais une très bonne adresse. Mais d’abord, on a quelque chose à faire.

Il savait bien qu’il n’aurait jamais dû monter dans cette bagnole, et qu’il allait se faire avoir.

Bordel, mais qu’est-ce qui m’a pris de lui faire confiance ? se demanda-t-il.

Il poussa un soupir, et se résigna. Elle ne lui avait pas foutu la paix jusqu’à ce qu’il monte dans cette satanée bagnole. Il n’y avait aucune chance qu’elle se comporte différemment maintenant qu’il s’y trouvait.

— Quelque chose à faire ? Et quoi ? demanda-t-il d’une voix lasse.

— Vous verrez.

Pour la première fois depuis qu’il l’avait rencontrée, Gabriel vit Mona esquisser un léger sourire. Qui s’évanouit presque aussitôt.

5

Le trajet dura plusieurs minutes, durant lesquelles tous deux restèrent silencieux. Mona roulait lentement et scrutait les rues. De temps en temps, elle se baissait légèrement pour apercevoir les étages supérieurs de certains immeubles délabrés. Elle voyait Gabriel l’observer d’un air intrigué, mais l’ignora. Il devait se demander ce qu’elle cherchait… Il le verrait bien assez tôt.

En tout cas, il ne discute pas, se dit-elle.

Elle observa plusieurs autres immeubles, et hocha la tête.

— Je crois qu’on y est, dit-elle, rompant le silence.

Elle se gara en face d’un vieil immeuble, sous un lampadaire à l’ampoule brisée. Elle fixa un entrepôt délabré.

— Qu’est-ce qu’on fait là ? demanda Gabriel.

— Regardez bien ce bâtiment… Vous voyez la lumière à l’étage ?

Gabriel se tordit le cou pour distinguer ce qu’elle lui montrait et fit « oui » de la tête. A l’étage de l’entrepôt, une petite fenêtre laissait filtrer une lumière jaunâtre et révélait une tapisserie ravagée. Les vitres étaient à moitié recouvertes de ruban adhésif noir desséché.

— Combien d’occupants voyez-vous ? reprit Mona.

— C’est dur à dire, on voit presque rien derrière tout ce scotch.

— Elles doivent être trois. Ces saloperies se baladent presque toujours par trois. C’est même surprenant qu’on n’en ait vu que deux, tout à l’heure… Suivez-moi, dit Mona en sortant du véhicule.

Ils se rapprochèrent discrètement du bâtiment abandonné et Mona fit signe à Gabriel de faire le moins de bruit possible. Ils arrivèrent en dessous des fenêtres, face a une porte en métal recouverte de tags et d’inscriptions salaces.

— Pas question que je foute les pieds là-dedans ! fit Gabriel en ralentissant le pas.

— On n’a pas besoin d’entrer.

— Pourquoi ?

Mona montra à Gabriel des sacs plastique noirs entassés contre le mur de gauche. Elle en éventra un d’un coup de pied bien placé, et le contenu du sac se déversa sur le sol. Gabriel poussa un juron étouffé. Mona elle-même ne s’était toujours pas habituée à ce genre de spectacle. Cette poubelle ne contenait pas les habituels déchets ménagers d’un jeune couple ou d’un vieux célibataire. Ni même les déchets usuels d’une bande de squatters. Il ne s’agissait pas ici de sandwiches à moitié terminés, de boîtes de conserves mal récurées, de tampons usagés et de papiers journaux déchirés maculés de graisse. Non, ces ordures étaient bien différentes. Du genre à provenir d’une bande de sacrés dégueulasses du type plutôt déviant : dépouilles de chats à moitié dépecés, petits os mâchouillés, rats éventrés, pigeons en état de décomposition avancée et aux ailes arrachées. Tout semblait indiquer que les occupants des lieux avaient pour habitude de faire de tous les animaux du quartier leur repas quotidien.

— Vous êtes prêt ? demanda Mona.

Gabriel se contenta de hocher la tête et Mona ouvrit l’une des petites sacoches accrochées à sa ceinture. Elle en sortit une grenade à la surface de métal et de verre et observa la réaction de Gabriel.

— Quoi, vous allez leur faire sauter la tronche ?

— Pas tout à fait. C’est une grenade à ultraviolets. Je l’aurais bien utilisée tout à l’heure, mais on était trop près des goules pour s’en servir. La lumière que ce truc produit est tellement intense qu’elle peut vous rendre aveugle.

Mona fit un pas en arrière et regarda en l’air. Elle lança la grenade avec force et adresse et l’objet fracassa la fenêtre recouverte de scotch. Mona entendit l’explosif rebondir sur le sol à l’intérieur de l’appartement miteux.

Des cris s’élevèrent de la fenêtre, aussitôt interrompus par une détonation sèche accompagnée d’un violent flash lumineux bleu-mauve. Une seconde de silence absolu s’écoula avant que les hurlements ne commencent. Un type en flammes se jeta par la fenêtre en poussant un hurlement pathétique et s’écrasa aux pieds de Mona et Gabriel.

L’homme gémissant, au sol, tendit le bras vers les pieds de Gabriel, qui recula. Ce dernier fixa Mona d’un regard inquiet.

— Restez près de moi, lui dit-elle.

Les hurlements semblaient se déplacer à l’intérieur du bâtiment et ne provenaient maintenant plus de l’étage, mais du rez-de-chaussée.

— Quoi qu’il arrive, ne me lâchez pas d’un poil.

— Putain de merde, c’était pas le deal, ça ! fit Gabriel.

Il s’éloigna de Mona en regardant tout autour de lui, visiblement paniqué et furieux à la fois.

— Gabriel ! C’est pas le moment de déconner !

Les hurlements s’amplifièrent tandis que les hommes descendaient l’escalier et se précipitaient vers la porte d’entrée de l’entrepôt. Cette dernière vibra et produisit un long grincement métallique lorsque les types, en flammes, l’ouvrirent d’un coup d’épaule. Ils se jetèrent sur le sol et se roulèrent par terre afin d’étouffer sans grand succès les flammes qui sortaient de leurs corps.

Gabriel se retourna et se figea. Mona lui lança un coup d’œil et constata sa stupéfaction. Après tout, il y avait de quoi : ces pauvres mecs se consumaient de l’intérieur. Leur chair se trouait et laissait échapper de la fumée, tandis que des flammes sortaient de leurs bouches.

Mona les tenait en joue, au cas où ils attaqueraient, mais ses cibles étaient trop occupées à tenter d’éteindre le feu qui les ravageait.

— Regardez bien leurs yeux, dit-elle à Gabriel en lui montrant le type qui se trouvait à leurs pieds et qui se tordait de douleur, en flammes et les os brisés par sa chute.

Gabriel le fixa, et Mona le vit se crisper lorsqu’il constata que les yeux du type qui cramait étaient totalement noirs, tout comme ceux des salopards qu’ils avaient abattus plus tôt dans la soirée.

— Ça ne prouve rien, dit-il, comme pour s’en persuader lui-même.

Elle n’essaya pas de le convaincre davantage et concentra toute son attention sur les types qui étaient sortis du bâtiment. Ils se relevaient malgré l’incendie qui les dévorait de l’intérieur. Ils avaient devant eux les responsables de leur souffrance et semblaient décidés à tout tenter pour les faire payer.

Les deux hommes enflammés échangèrent un rapide regard et semblèrent se mettre d’accord. Ils foncèrent chacun sur l’un de leurs agresseurs. Mona fit un pas de côté pour éviter celui qui l’attaquait, et le repoussa d’un coup de pied. Elle ouvrit le feu et le cribla de balles. Il s’écroula et ne bougea plus.

L’autre se précipita sur Gabriel et le plaqua au sol. Il ouvrit la bouche en grand et se rapprocha du visage de sa proie pour la mordre. Gabriel le repoussa de toutes ses forces et afficha un visage terrifié. La bouche de son agresseur était remplie de crocs acérés, sur deux rangées.

— Lâche-moi, bordel ! hurla Gabriel.

Mais la créature ne relâchait pas son étreinte. Elle donna de grands coups de dents dans le vide, tentant d’atteindre sa cible.

Mona se dirigea droit vers Gabriel, mais quelque chose attira son attention. La goule qui s’était écrasée à leurs pieds n’était plus là. Mona perçut un mouvement furtif sur sa droite et braqua aussitôt son arme dans cette direction.

Devant elle, la créature se dressait, prenant douloureusement appui sur ses membres brisés et tordus. Cette goule-ci n’était plus en flammes et sa chair se contentait de fumer. Elle dégageait une odeur âcre et insoutenable qui donna à Mona envie de vomir.

Cette dernière tira sur la créature tandis que Gabriel criait. Mona jeta un coup d’œil dans sa direction et vit que les flammes qui sortaient du corps de la goule qui avait attaqué le SDF léchaient sa chair.

La créature sur qui venait de tirer Mona s’écroula mais se redressa presque aussitôt en poussant un hurlement. Elle se jeta sur la femme et l’agrippa de toutes ses forces. La créature tenta de la griffer, mais ses attaques étaient stoppées nettes par l’épaisseur du cuir de la combinaison que portait sa proie.

Mona entendit Gabriel hurler, mais ne pouvait pas lui venir en aide. Il fallait tout d’abord qu’elle se débarrasse de la goule qu’elle avait sur le dos. Elle serra les poings et, de toutes ses forces, frappa la créature. Le cri que poussait cette saloperie se transforma progressivement en gargouillis et la goule lâcha enfin prise. Elle tomba sur le sol avec violence.

Mona ne prit aucun risque. Cette pourriture avait déjà eu l’air H.S., et ça ne l’avait pas empêchée de revenir à la charge. Elle pointa son arme sur le front de la créature et pressa la détente, comme elle l’avait fait précédemment. Elle courut en direction de Gabriel, qui criait toujours et ne parvenait pas à se défaire de la goule haineuse qui le tenait plaqué au sol.

Gabriel appela Mona à l’aide. Celle-ci s’apprêtait à faire feu sur la goule restante, lorsque son téléphone sonna. Cela ne pouvait être que son supérieur, le seul à connaître ce numéro. Elle se douta de la raison de son appel. Elle avait parfois tendance à oublier que grâce à la caméra qu’elle portait sur elle, ses moindres faits et gestes étaient suivis.

Tenant toujours la goule en joue, Mona décrocha.

Gabriel la fixa un bref instant, ne comprit visiblement pas ce qu’elle faisait, et tenta de nouveau de se débarrasser par ses propres moyens de son assaillant. Mona écoutait attentivement les propos de son interlocuteur, tout en suivant de son arme les mouvements de la créature.

Elle n’aima pas du tout ce qu’elle entendit.

— Mais, il risque de…

À l’autre bout du fil, on la coupa. Elle se tut immédiatement. Ses lèvres se pincèrent et elle fixa Gabriel d’un air désolé.

— Très bien, dit-elle en raccrochant.

Elle continua de viser la goule pendant quelques instants  puis abaissa son arme. Gabriel lui lança un regard stupéfait. Il continuait à hurler de douleur. Penchée sur lui, la créature essaya de nouveau de le mordre, et Gabriel fournit un effort qui semblait surhumain. Il parvint à la frapper à plusieurs reprises. Aux côtes tout d’abord, puis au visage et au cou. L’étreinte de la goule se relâcha et il en profita pour rouler sur le côté avec elle, et prendre – enfin ! – le dessus.

— Tu voulais me faire la peau, putain de saloperie ? C’est ça ? Tu voulais me faire la peau, saloperie de merde ?

Clairement furieux, Gabriel asséna de violents coups de poing à la goule, tous portés au visage. À présent, c’était la créature qui essayait de le repousser.

Gabriel frappa.

Frappa.

Et frappa encore.

La créature le repoussait de plus en plus faiblement. Même ses tentatives pour le griffer n’avaient plus pour résultat que de minuscules éraflures. La bête était à bout de forces.

— Tu voulais me baiser, hein ?

Les coups donnés par Gabriel ne faiblissaient pas, ni en rythme ni en force. Il ne s’arrêta que lorsqu’il sembla réaliser que ce qu’il frappait était devenu mou et spongieux. Il rejeta la tête en arrière, le visage maculé de sang, et fixa un instant le ciel.

Il contempla un instant le visage fracassé de la goule et lança un regard noir à Mona, qui n’avait pas bougé d’un iota.

— Tenez, lui dit-elle en lui tendant son pistolet.

Gabriel saisit l’arme. L’espace d’un instant, Mona crût bien qu’il allait la braquer sur elle. Mais Gabriel n’en fit rien. Il se contenta de fourrer le canon du pistolet dans la bouche désarticulée de la créature dont la respiration hachée produisait des sifflements aigus ponctués de reniflements glaireux.

— Va chier…, dit Gabriel.

Il tira, pulvérisant le haut du crâne de la goule.

Gabriel se releva et rendit son pistolet à Mona sans lui accorder le moindre regard. Elle ne lui dit rien et se contenta de l’observer. Il fit quelques pas pour se retrouver sous l’un des rares lampadaires fonctionnels de la rue, et observa ses mains à la lumière. Mona s’approcha de lui en silence.

Les mains de Gabriel étaient noircies. La peau était par endroits légèrement à vif, une cloque commençait à se former sur son pouce droit, mais ses blessures étaient relativement superficielles. Mona n’était pas experte, mais se dit qu’il guérirait sans doute assez rapidement. Puis elle fixa Gabriel, qui lui tournait le dos. Il se tourna vers elle et secoua la tête d’un air méprisant.

— C’était quoi, ça ? Un plan pour nous faire tuer ? Et putain, pourquoi vous n’avez pas buté cette saloperie quand vous en aviez l’occasion, au lieu de rester là sans rien faire ?

— Je suis désolée…

— « Désolée » ? Vous n’avez rien de mieux en stock ?

— C’était un dernier test, dit-elle en montrant le téléphone.

— En gros, vous n’y êtes pour rien, c’est bien ça ?

Elle ouvrit la bouche pour lui répondre mais Gabriel lui fit signe d’arrêter.

— Non. N’essayez même pas. Je m’en fous. Je suis à deux doigts de… Non, vraiment, je m’en fous.

Elle baissa les yeux et ne dit rien. Une rage noire montait en Gabriel, elle le savait. Un poids dont il devait se débarrasser tout de suite. Elle aussi en était passée par là. Il se détourna de Mona et donna de violents coups de pied au cadavre de la goule qu’il avait achevée. Il poussa un grand cri et recommença à frapper le corps. Il répéta l’opération jusqu’à être essoufflé, puis il se redressa et rejoignit Mona.

— Des vampires, putain…, dit Gabriel.

Elle releva lentement les yeux vers lui et secoua la tête.

— C’étaient des goules.

— Je croyais que c’étaient les vampires qui cramaient.

— Ils ne sont pas les seuls. Les goules réagissent de la même façon à la lumière.

— OK… Et ce test à la con, je l’ai…?

— Vous l’avez passé avec succès, oui, le coupa-t-elle.

Gabriel hocha la tête et resta silencieux un bref instant.

— Vous savez quoi ? Je m’en contrefous. Vous m’avez entubé pour la dernière fois. Allez vous faire foutre, vous et l’autre connard. Le deal, c’était un putain de repas, et me revoilà à risquer ma peau pour… Pour quoi, d’ailleurs ? Allez vous faire foutre !

Il s’éloigna de Mona et celle-ci ne répondit rien pendant un long moment. Puis elle prit une grande inspiration et joua sa dernière carte.

— Oui, je vous ai entubé. OK ? J’ai des ordres. Après tout ça, vous allez renoncer ?

— N’insistez pas, cria Gabriel sans se retourner.

— Vous n’êtes même pas un peu curieux ? Hein ? Franchement ?

— Fermez-la.

— C’est ça, tirez-vous ! Retournez à votre vie. Retrouvez vos cartons ! C’est ce que vous voulez ? Finir votre vie dans ces rues de merde ? Bon Dieu, vous ne comprenez pas ?

Il continua sa route sans se retourner.

Bon Dieu, j’espère que je ne vais pas trop loin, se dit Mona. Tant pis, elle n’avait pas le choix. Elle se lança :

— Vous ne comprenez pas qu’on vous offre bien plus qu’un stupide repas ?

Il s’arrêta. Mona poussa un soupir de satisfaction.

Il a compris ! se dit-elle.

— Et vous m’offrez quoi, exactement ? dit-il enfin.

— Je pense que vous le savez. Mais ce n’est pas à moi de vous le dire. On vous expliquera ça à la base, si vous êtes intéressé.

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